Publié le 11 mars 2024

En résumé :

  • Cessez de penser en « gammes » et commencez à penser en « notes cibles » (tierces et septièmes des accords).
  • Utilisez les notes de passage chromatiques pour créer une tension jazzy qui se résout sur les notes importantes.
  • Intégrez le silence et le rythme dans votre phrasé pour donner plus de poids et de sens à chaque note.
  • Développez votre oreille pour jouer ce que vous entendez, et non plus seulement ce que vos doigts connaissent par cœur.

Le sentiment est familier pour tout guitariste ou pianiste qui improvise : cette impression frustrante de tourner en rond, de rejouer sans cesse les mêmes phrases, les mêmes automatismes. La gamme pentatonique, si confortable au début, devient une cage dorée. On explore alors d’autres échelles, on apprend des dizaines de « plans » (licks) dans l’espoir d’élargir sa palette, mais le problème de fond demeure : le jeu reste mécanique, prévisible. On ajoute des notes, mais pas forcément de la musique.

La plupart des conseils se concentrent sur l’ajout de nouvelles gammes : les modes, la gamme diminuée, la gamme par tons… Si ces outils sont puissants, les aborder comme de simples listes de notes à mémoriser est souvent une impasse. On finit par les plaquer sur les accords sans en comprendre l’essence, ce qui produit un discours musical décousu, voire dissonant. La clé n’est pas d’accumuler plus de « matériel » de manière désorganisée.

Et si la véritable libération ne venait pas de l’ajout de gammes entières, mais de la compréhension du rôle de chaque note par rapport à l’harmonie ? Si le secret n’était pas de savoir quelles notes jouer, mais sur lesquelles atterrir ? Cet article propose une rupture avec l’approche traditionnelle. Nous n’allons pas empiler les gammes. Nous allons apprendre à penser en termes de tension et de résolution, à identifier les « notes cibles » qui donnent du sens à nos phrases, et à utiliser le silence comme un véritable instrument. L’objectif n’est pas de vous donner plus de notes à jouer, mais de vous donner la liberté de jouer les bonnes notes, au bon moment.

Au fil de ce guide, nous allons déconstruire les mécanismes qui rendent un solo intéressant et expressif. Vous découvrirez des techniques concrètes pour transformer votre approche de l’improvisation, passer de la récitation de doigtés à la création d’un véritable discours musical personnel et articulé.

Pourquoi ajouter des notes « fausses » de passage rend-il votre jeu plus jazzy ?

L’une des plus grandes barrières mentales pour sortir de la pentatonique est la peur de la « fausse note ». Pourtant, la sonorité si caractéristique du jazz repose précisément sur l’art de jouer des notes qui sont, en théorie, en dehors de la gamme principale. Le secret ne réside pas dans la note elle-même, mais dans sa fonction : c’est une note de passage, ou un chromatisme, dont le seul but est de créer une micro-tension avant de se résoudre sur une note « juste » de l’accord.

Plutôt que d’éviter ces notes, les musiciens de jazz les utilisent pour « encadrer » ou « encercler » leurs notes cibles. Cette technique, appelée « enclosure », consiste à jouer la note juste au-dessus et/ou juste en dessous de la note visée avant d’atterrir dessus. Par exemple, si vous visez un Sol sur un accord de Do majeur, vous pourriez jouer très rapidement La bémol, puis Fa dièse, avant de vous « poser » sur le Sol. L’oreille ne perçoit pas le La bémol et le Fa dièse comme des erreurs, mais comme un cheminement sophistiqué et plein de tension qui rend l’arrivée sur le Sol beaucoup plus satisfaisante.

Cette approche change radicalement la perspective. Les 12 notes de la gamme chromatique deviennent vos alliées. Il n’y a plus de notes interdites, seulement des destinations (les notes de l’accord) et des chemins plus ou moins sinueux pour les atteindre. C’est ce mouvement constant de tension-résolution, même à une échelle microscopique, qui donne au phrasé jazz sa fluidité et son relief, le distinguant du son plus « linéaire » et stable de la pentatonique seule.

En commençant à expérimenter avec de courts chromatismes autour des notes de votre pentatonique, vous découvrirez rapidement que ces « fausses notes » sont en réalité la clé pour rendre votre jeu plus coloré, plus expressif et indéniablement plus « jazzy ».

Viser la tierce ou la septième : la technique pour atterrir sur vos pieds

Cesser de penser en gammes pour penser en « notes cibles » est le changement de paradigme le plus important pour un improvisateur. Mais quelles sont ces fameuses notes cibles ? Ce sont les notes qui définissent la couleur et la fonction de l’accord joué à un instant T. Parmi elles, deux sont absolument cruciales : la tierce et la septième. La tierce (majeure ou mineure) détermine le caractère « joyeux » ou « triste » de l’accord, tandis que la septième (majeure ou mineure/dominante) lui donne sa tension et sa direction.

En vous assurant d’atterrir sur l’une de ces deux notes, particulièrement sur les temps forts, vous ancrez votre solo dans l’harmonie. Votre improvisation sonnera instantanément plus juste et plus connectée à la grille d’accords, même si vous jouez des notes très « out » entre ces points d’ancrage. C’est la technique ultime pour « atterrir sur ses pieds ». On parle de « squelette harmonique » : avant de penser aux gammes ou aux arpèges complexes, il faut visualiser et maîtriser ce chemin de tierces et de septièmes tout au long du morceau.

Un exercice fondamental consiste à ne jouer QUE les tierces et les septièmes de chaque accord d’une grille, en essayant de les connecter de la manière la plus fluide possible. Vous serez surpris de constater à quel point ces deux seules notes par accord suffisent à dessiner l’intégralité de la progression harmonique. C’est sur ce squelette que vous pourrez ensuite venir greffer des chromatismes, des bribes de pentatonique ou d’autres ornements.

Gros plan macro sur un manche de guitare avec des repères visuels abstraits indiquant les positions des tierces et septièmes

Comme le suggère cette image, visualiser ces notes cibles sur votre instrument est la première étape. Plutôt que de voir des « cases » de gammes, commencez à voir des points de repère harmoniques. Selon une méthode efficace, il faut d’abord travailler à tempo lent en jouant la fondamentale, la tierce, la quinte et la septième de chaque accord. Ensuite, concentrez-vous spécifiquement sur la tierce et la septième, car elles sont les véritables âmes de l’accord. C’est en maîtrisant leur emplacement et leur sonorité que votre improvisation gagnera en intention et en clarté.

Cette technique vous libère de la tyrannie des doigtés automatiques. Vous ne vous demandez plus « quelle gamme jouer ? », mais « où est la prochaine tierce ? où est la prochaine septième ? ». C’est un jeu de piste bien plus créatif et musical.

Gamme par tons ou diminuée : quand utiliser ces sonorités étranges ?

Une fois que vous maîtrisez l’art d’atterrir sur les notes cibles, vous pouvez commencer à explorer des outils plus avancés pour créer des tensions plus longues et plus complexes. Les gammes symétriques, comme la gamme par tons et les gammes diminuées, sont parfaites pour cela. Leur particularité est qu’elles n’ont pas de centre tonal clair, ce qui crée une sensation de flottement, de mystère ou de tension extrême. Elles ne sont pas faites pour être jouées sur toute une grille, mais comme des « effets spéciaux » à des moments stratégiques.

La gamme par tons, constituée uniquement d’intervalles d’un ton, a été popularisée par des compositeurs comme Claude Debussy. Comme le confirme un article de référence, Claude Debussy, comme d’autres compositeurs impressionnistes, a beaucoup utilisé la gamme par tons pour créer ses atmosphères oniriques et flottantes. En jazz, elle fonctionne à merveille sur les accords de dominante altérée (7#5) pour créer une tension planante juste avant une résolution.

Les gammes diminuées, qui alternent tons et demi-tons, sont des outils de tension plus agressifs, très présents dans le bebop. Il en existe deux principales : la gamme diminuée « demi-ton / ton » est parfaite sur un accord de dominante (7b9) pour amener une résolution puissante, tandis que la gamme « ton / demi-ton » s’associe naturellement aux accords diminués (°7), créant une couleur sombre et instable. Les utiliser revient à pimenter votre discours avec des phrases qui sortent délibérément du cadre harmonique habituel, pour y revenir avec d’autant plus d’impact.

Le tableau suivant résume les contextes d’utilisation de ces gammes symétriques pour vous aider à choisir la bonne couleur au bon moment.

Gamme Structure Accord type Effet sonore
Par tons 6 notes espacées d’1 ton 7#5 (dominante altérée) Flottant, onirique, impressionniste
Diminuée (ton/demi-ton) 8 notes alternant ton et demi-ton °7 (diminué) Tension extrême, mystérieux
Diminuée (demi-ton/ton) 8 notes alternant demi-ton et ton 7b9 (dominante) Jazz bebop, résolution forte

L’important est de ne pas les voir comme des exercices techniques, mais comme un nuancier de couleurs sonores. Une courte phrase en gamme diminuée peut transformer un accord de dominante banal en un moment de tension dramatique, rendant votre solo beaucoup plus narratif et captivant.

Le piège de jouer des doubles croches sans arrêt (le « mitraillage »)

Sortir de la pentatonique ne signifie pas forcément jouer plus de notes. En fait, l’un des pièges les plus courants chez les musiciens qui cherchent à enrichir leur jeu est de tomber dans le « mitraillage » : des cascades de doubles croches rapides, souvent issues de gammes ou d’arpèges joués mécaniquement. Si la virtuosité peut impressionner, elle manque souvent d’âme et de musicalité. Le véritable secret d’un phrasé expressif ne réside pas dans la densité des notes, mais dans la gestion du rythme et du silence.

Le silence n’est pas une absence de musique ; c’est un élément actif du discours. Il crée de la respiration, de l’anticipation, et donne du poids à la note qui va suivre ou qui vient de se terminer. Un solo est un dialogue avec l’auditeur, et un dialogue sans pauses devient un monologue épuisant. Pensez aux grands orateurs : leur force ne vient pas du débit de leurs mots, mais de leur capacité à marquer des silences pour laisser une idée infuser.

Plutôt que de chercher à remplir chaque mesure, essayez l’approche inverse : imposez-vous des contraintes. Par exemple, jouez une phrase très courte de trois ou quatre notes, puis forcez-vous à observer deux temps de silence complet avant de jouer la phrase suivante. Cet exercice vous obligera à penser la musique en termes de « questions » et de « réponses », et à développer un sens du phrasé beaucoup plus mature et narratif.

Vue minimaliste d'un piano avec des mains suspendues au-dessus des touches, capturant le moment de silence avant la note

Cette image d’une pause, de ce moment suspendu avant que la note ne soit jouée, capture l’essence même du phrasé. Un grand soliste sait que l’espace entre les notes est aussi important que les notes elles-mêmes. Miles Davis était un maître absolu dans cet art. Dans des morceaux comme « So What », il démontre que l’espace entre les notes peut être aussi expressif que les notes elles-mêmes, créant une tension et une anticipation qui donnent du poids à chaque phrase mélodique. Libérer son jeu, c’est aussi apprendre à ne rien jouer.

En vous concentrant sur le placement rythmique de quelques notes bien choisies, plutôt que sur la quantité, vous développerez une voix beaucoup plus personnelle et touchante. Moins, c’est souvent beaucoup plus.

Reconnaître une sixte ou une quarte : l’exercice pour jouer ce que vous entendez en tête

La barrière ultime qui nous maintient prisonniers des doigtés automatiques est la déconnexion entre notre oreille interne et nos doigts. Nous pensons une mélodie, mais nous jouons un plan appris par cœur. Le véritable objectif de tout improvisateur est de pouvoir jouer instantanément ce qu’il entend dans sa tête. Pour cela, il est indispensable de développer son « ear training », et plus particulièrement la reconnaissance des intervalles.

Un intervalle est la distance entre deux notes. C’est le « saut » mélodique qui donne sa couleur à une phrase. Savoir reconnaître à l’oreille une tierce, une quarte, une sixte, etc., est la compétence qui vous permettra de traduire vos idées musicales en notes réelles sur votre instrument. Une méthode simple et extrêmement efficace consiste à associer chaque intervalle au début d’une chanson très connue. Votre cerveau a déjà mémorisé ces mélodies ; il suffit de faire le lien consciemment.

Voici une liste d’associations classiques utilisant des chansons du répertoire français pour vous aider à démarrer :

  • Tierce majeure : Le début de « Alouette, gentille alouette »
  • Quarte juste : Les deux premières notes de « À la claire fontaine »
  • Quinte juste : Les deux premières notes de « Ah! Vous dirai-je maman »
  • Sixte majeure : Le saut mélodique sur « Il était un pe-tit navire »
  • Octave juste : Le grand saut initial de « Somewhere Over the Rainbow »

En vous entraînant à chanter ces intervalles puis à les retrouver sur votre instrument, vous construirez un pont solide entre votre imagination et votre technique. Une autre approche complémentaire est celle du solfège inversé. Cet exercice consiste à chanter ce qu’on joue et jouer ce qu’on chante. Cette approche développe la connexion directe entre l’oreille interne et l’instrument, permettant une improvisation plus intuitive et musicale. Vous ne jouez plus des « cases » sur un manche ou des « touches » sur un clavier, mais des sons que vous avez d’abord produits avec votre propre voix.

Cette compétence est la clé de la véritable liberté. Lorsque vous n’êtes plus limité par vos doigts, mais seulement par votre imagination, vous avez enfin brisé les barreaux de la cage pentatonique pour de bon.

Analyser un solo de Miles Davis : ce que ses silences vous apprennent sur le phrasé

Si un seul musicien pouvait incarner l’art du phrasé et l’intelligence du silence, ce serait sans conteste le trompettiste Miles Davis. Analyser ses solos est une leçon magistrale pour quiconque souhaite dépasser le stade du « remplissage » de notes. Miles nous enseigne que la puissance d’un solo ne vient pas de la complexité des gammes utilisées, mais de la clarté de l’intention et de l’économie de moyens. Il est le maître du « moins, c’est plus ».

Son approche repose sur plusieurs piliers. D’abord, une maîtrise absolue des notes cibles. Miles atterrit presque toujours sur une note essentielle de l’harmonie, ce qui donne à ses phrases, même les plus simples, un poids et une pertinence indéniables. Ensuite, et c’est sa signature, une utilisation révolutionnaire du silence. Chez lui, le silence n’est jamais un vide, mais un outil expressif à part entière.

Le silence n’est pas une absence de musique, mais un outil pour faire résonner la note précédente et créer de l’anticipation.

– Analyse musicologique, Étude du style de Miles Davis

Pour mettre en pratique cette philosophie, un exercice très efficace est celui du « question-réponse ». Il s’agit de structurer son improvisation comme un dialogue. Commencez par jouer une phrase mélodique très courte (la « question »). Ensuite, observez un silence obligatoire d’au moins deux temps. Ce silence permet à l’auditeur (et à vous-même) d’absorber la question. Enfin, jouez une seconde phrase qui répond à la première. Cette réponse peut être un développement, un contraste ou une confirmation. En variant la longueur des silences, vous pouvez moduler le niveau de tension et de drame dans votre discours musical, le rendant bien plus captivant qu’une simple suite de notes.

En imitant l’approche de Miles Davis, vous apprendrez à construire vos solos non pas comme des démonstrations techniques, mais comme des histoires. Chaque note aura un but, chaque silence aura un sens, et votre musique gagnera une profondeur émotionnelle immense.

Les doigtés factices : comment dépasser le Fa aigu standard ?

Une fois que les concepts de notes cibles, de chromatismes et de phrasé sont intégrés, l’étape suivante pour l’improvisateur aventureux est d’explorer les limites physiques et sonores de son instrument. Le titre original fait référence au « Fa aigu standard » des instruments à vent, mais le principe s’applique universellement : comment jouer des notes qui sont, en théorie, en dehors du registre conventionnel ou entre les notes de la gamme tempérée ?

L’une des approches les plus fascinantes est l’utilisation des micro-intervalles. C’est l’art de jouer « entre les touches du piano ». Pour un guitariste, cela se traduit par des « bends » (tirés de corde) extrêmement précis et contrôlés qui n’atteignent pas tout à fait le demi-ton supérieur. Cette technique, très présente dans les musiques orientales, ajoute une expressivité et une couleur vocale incroyables au jeu. L’exemple d’Ibrahim Maalouf est éclairant : ce trompettiste franco-libanais utilise une trompette à quarts de ton pour intégrer ces micro-intervalles dans ses mélodies, créant des sonorités uniques inspirées des modes orientaux.

Au-delà des micro-intervalles, il existe de nombreuses techniques pour étendre sa palette sonore au-delà des gammes standards. Le « sideslipping », par exemple, consiste à jouer un motif mélodique et à le décaler d’un demi-ton vers le haut ou vers le bas pendant un court instant avant de revenir à la position initiale, créant un effet de dérapage contrôlé très efficace. Le tableau ci-dessous, inspiré de diverses approches, synthétise quelques-unes de ces techniques d’extension.

Pour explorer ces options, une analyse de ces techniques d’extension peut servir de guide. Voici une synthèse comparative :

Technique Description Difficulté Effet sonore
Sideslipping Décaler le motif d’un demi-ton Facile Tension ‘out’ temporaire
Harmoniques Notes flûtées au-delà du registre Moyenne Extension de tessiture
Tapping Frapper les cordes main droite (guitare) Moyenne Vitesse et fluidité
Bends microtonaux Tirer les cordes précisément Difficile Expressivité orientale

Intégrer ces « doigtés factices » ou ces techniques étendues ne doit pas être un but en soi. Ce sont des épices à utiliser avec parcimonie pour surprendre l’auditeur et ajouter une touche unique à votre voix de soliste. C’est la dernière étape de la libération : non seulement choisir ses notes, mais aussi inventer ses propres couleurs.

À retenir

  • La clé pour sortir de la pentatonique n’est pas d’apprendre plus de gammes, mais de maîtriser les notes cibles (tierces, septièmes) de chaque accord.
  • Le silence et le rythme sont aussi importants que les notes elles-mêmes ; un phrasé mature utilise les pauses pour créer du sens et de l’émotion.
  • La véritable liberté d’improvisation est atteinte lorsque vous pouvez jouer ce que vous entendez dans votre tête, grâce à une connexion solide entre votre oreille et votre instrument.

Comment débuter l’improvisation jazz quand on vient d’une formation classique rigide ?

Passer de la rigueur de la partition classique à la liberté de la grille de jazz peut être un défi intimidant. Le musicien classique possède une technique et une connaissance musicale immenses, mais est souvent « paralysé » par l’absence de notes écrites. La clé de la transition est de trouver un pont entre ces deux mondes. L’exemple du pianiste Jacques Loussier est ici une source d’inspiration majeure. En réinterprétant les œuvres de Jean-Sébastien Bach dans un format jazz trio, il a brillamment démontré comment la structure rigoureuse du contrepoint classique pouvait servir de tremplin à l’improvisation. Il ne s’agit pas d’oublier sa formation, mais de s’appuyer dessus.

La première étape est de changer son rapport au « texte » musical. En jazz, le texte n’est pas la partition, mais la mélodie et la progression d’accords (la grille). Le travail consiste à internaliser ces deux éléments pour s’en affranchir. Il ne s’agit plus de lire, mais de commenter, de varier, de dialoguer avec une structure harmonique donnée.

Pour le musicien classique, le chemin le plus sûr est de procéder par étapes, en ajoutant progressivement des couches de liberté. On ne passe pas de l’interprétation littérale à l’improvisation débridée en un jour. Il faut construire la confiance et développer de nouveaux réflexes. La maîtrise de la progression II-V-I est absolument fondamentale, car comme le soulignent de nombreux experts, le II-V-I représente environ 80% des grilles de jazz. Le maîtriser dans toutes les tonalités, c’est déjà posséder une grande partie du vocabulaire.

Votre plan d’action pour passer de la partition à la grille

  1. Apprenez d’abord la mélodie du morceau par cœur, puis sa progression d’accords.
  2. Commencez par improviser en mode « vertical » : jouez uniquement les arpèges de chaque accord pour bien entendre la grille.
  3. Maîtrisez la progression II-V-I dans toutes les tonalités ; c’est le bloc de construction essentiel du jazz.
  4. Intégrez progressivement le jeu « horizontal » : utilisez des gammes (comme la pentatonique enrichie) pour lier les accords entre eux.
  5. Appliquez le principe du « squelette harmonique » : concentrez-vous sur le cheminement des tierces et septièmes, qui est le guide le plus sûr.

Cette transition est un processus. Pour le réussir, il est essentiel de toujours revenir aux fondations de la structure harmonique que vous connaissez si bien.

Votre prochaine étape est simple : choisissez une grille d’accords que vous aimez, et commencez par jouer uniquement les fondamentales sur chaque temps. Puis les arpèges. Puis le squelette harmonique. En construisant brique par brique, vous transformerez la peur du vide en un terrain de jeu exaltant, où votre bagage classique deviendra votre plus grand atout.

Rédigé par Étienne Boissier, Pianiste de jazz, compositeur et pédagogue diplômé du CNSMDP avec 15 ans d'expérience. Expert en harmonie, improvisation et analyse musicale, il rend la théorie accessible aux musiciens autodidactes comme aux confirmés.